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L'Échelle de Jacob

Film de Adrian Lyne Drame et Épouvante-horreur 1 h 53 min 2 novembre 1990

Jacob est surpris par d'étranges cauchemars pendant ses journées. Il se retrouve plongé dans des endroits inconnus et face à d'étranges personnes.

Qu'on est loin de l'industrie du cinéma fantastique actuelle, aguicheuse, maniérée, décérébrée, tellement impersonnelle et formatée que chaque film qu'elle produit semble sortir d'un moule à gaufres.

Mon dieu Adrian Lyne, qui a enlevé ta famille, menacé tes parents, torturé ton chien ainsi que tes poissons rouges, et t'a ligoté sur une chaise assis sur un godemichet à pointes pour t'obliger à pondre Flashdance, 9 semaines et demi et Proposition Indécente ?

A moins justement que tu n'aies pu pondre L'échelle de Jacob que de cette façon ?

Au-delà d'une énième dénonciation des dégâts collatéraux de la guerre du Vietnam qui s'exprime pourtant par une représentation allégorique assez fine de ses conséquences, comment ne pas être touché par la portée presque métaphysique des thèmes de Jacob's Ladder ? Ce film possède tellement de niveaux de lecture et d'interprétation que je me pète un fou rire en pensant à tous ceux qui ont trouvé que le pitch de Sixième Sens était super trop balaise tip top.

Et je ne parle pas de twist, je parle de relecture, de deuxième angle de vision de l'histoire; nuance.

Évidemment que le Vietnam c'était pas beau, mais l'enfer des combattants ce n'était pas tant la guerre que la vie après elle. Le purgatoire c'est la jungle urbaine aussi laide, bruyante, dangereuse, aliénante, glauque, étouffante, anxiogène, froide que celle connue sur le front, jonchée de cadavres. Cette jungle là est jonchée de zombies, à mi parcours entre le vivant errant et le mort égaré en devenir. Ce que nous dépeint le film c'est un enfer de tous les jours: l'enfer de la ville, où les âmes damnées sont guidées en transports en commun, l'enfer du quotidien morne et sombre, de l'amour en huis clos, des souvenirs d'une vie passée, du deuil, de la culpabilité, de l'oubli auquel on ne peut prétendre. Et je répondrai à ceux qui s'agacent d'un énième film portant sur le sujet du traumatisme de la guerre du Vietnam que rien ne sera jamais aussi rébarbatif, primaire et vomitif qu'un de ces navets se gargarisant de propagande post 11 septembre auxquels on a depuis régulièrement droit. Au moins le premier à la décence d'assumer sa gueule de bois tandis que l'autre continue de nous saouler.

Le thème de la folie pure et simple qui vient forcément à l'esprit la première fois que l'on voit le film se veut, après un deuxième visionnage, plus fin et moins premier degré qu'on le pensait. En effet on comprend clairement—car oui, la deuxième fois c'est aussi évident que le nez sur la figure— que la folie réside moins dans l'horreur des actes de mort que dans la tentative désespérée et vaine de l'esprit de lutter contre la mort elle même, inéluctable, effrayante parce qu'inconnue. La folie c'est quand l'esprit se fait violence, et refuse d'accepter, de lâcher prise. Il interprète alors le chemin vers la mort comme étant terrifiant, hostile et violent. On comprend d'ailleurs au travers des propos du personnage de Louis que seul le choix de point de vue fera du parcours de Jacob une route parsemée d'anges ou de démons (en l'occurrence des manifestations de sa culpabilité). Une fois son choix fait, en paix avec lui-même, enfin lucide, peut on qualifier un homme de fou ? Peut on être éclairé et fou ? Car nulle part dans le film il n'est autant question d'illumination que d'éclairage, de lumière sur les faits. Preuve en est cette quête constante du personnage de Jacob sur les faits du passé, sur ce qu'on lui cache, et sur lui-même.

Si le film emprunte son titre, un peu de sa rhétorique et la majorité des noms de ses personnages à la bible (les mots "enfer" et "purgatoire", "anges" et "démons", Jezabel, Jacob, Elie, Gabriel etc) il n'est jamais question de Dieu ou du diable, ni de bien ou de mal. Il ne s'agît pas d'une histoire morale, il ne s'agît pas de faire amende ou de se repentir. Ce qui est porteur justement dans Jacob's Ladder c'est ce flou philosophico-religieux dans lequel baigne un homme perdu et torturé, en quête de sens, étranger dans son propre monde (kikoo Camus dont on voit deux fois la couverture de l'Etranger à l'écran). Comment ne pas être interpellé par cet absurde labyrinthe existentiel dont les couloirs nous sont à tous plus ou moins familier ? Ici la religion sert surtout à nourrir l'imagerie du film en parlant à notre conscience collective, lui donnant une force symbolique marquante; un niveau de lecture supplémentaire.

J'aime ce film pour son humanité, pour la vulnérabilité et la fragilité qu'il fait ressortir de l'être humain, cette âme perdue livrée à elle-même et aux limites de son esprit. J'aime la mélancolie instaurée dès les premières minutes par la musique de Jarre, véhiculée tout le reste du film par la grisaille et la pluie qui reposent sur les épaules d'un Tim Robbins parfait en homme voyageant au travers de ses fantômes. J'aime cette lumière poussiéreuse et sale de néons malades dès le début dans le métro. J'aime la force de certaines images et représentations des méandres de la raison, ainsi que la tentative de rationalisation vaine des évènements. J'aime la fin que beaucoup décrivent comme un poil décevante seulement parce qu'ils oublient un peu trop vite qu'il faut de temps en temps replacer un film dans son contexte.

Ce que j'aime aussi, c'est que Jacob's Ladder commence aussi posément qu'il se termine après vous avoir servi la guerre, la mort, l'anxiété, le sexe, la peur, l'horreur, la tristesse, la violence, la folie, la résiliation, la sérénité, l'inexorable.

Il flotte, il pèse, il hante.

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