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Ghost in the Shell

Long-métrage d'animation de Mamoru Oshii Animation, science-fiction, action 1 h 23 min 18 octobre 1995

Avec Atsuko Tanaka, Tania Torrens, Akio Ôtsuka

En 2029, au Japon. L'informatisation de la société a pris une telle ampleur qu'il est possible de relier sa conscience, le « ghost », au réseau. Le « Puppet master », un cyber-pirate, infiltre et manipule les mémoires humaines à des fins politiques. La section 9, une unité d'intervention secrète,...

Avant de questionner l'identité, l'âme humaine ou le substrat de la personnalité, Ghost in the Shell affirme la sienne dès les premiers instants, en une poignée de secondes seulement, insufflant à l'écran la fébrile insolence des instigateurs de l'imaginaire. Rythme lancinant, aura sensuelle et mélancolique, esthétisme audacieux, découpage explicite ou encore inventivité palpable, en l'espace de quelques plans il bouleverse nos représentations de l'animation nippone, transformant l'univers manga initial en geste cinématographique original.

L'œil aguerri du cinéphile, bien sûr, aura vite fait de distinguer des galbes connus ou des silhouettes familières : monde rétro-futuriste, ténébreux et obsédant ; être synthétique, aux traits humains, digne des réplicants ; figure du double typiquement bergmalien... Ghost in the Shell ne dissimule pas ses références mais les exhibe ostensiblement, revendiquant ainsi l'audace de mettre en relation l'univers désillusionné de Blade Runner avec l'élégante introspection de Persona. Il en découle un film au charme inédit, exaltant les ressources du cyberpunk avec une réflexion existentialiste, abordant sans l'épuiser la question de l'identité par le biais de ses principales déclinaisons : sociale, charnelle, intellectuelle...

C'est à l'aube d'un nouveau monde, à l'avènement de la pure technique et du virtuel, que Mamoru Oshii questionne notre propre réalité. Dans un futur proche, l'Homme semble s'effacer derrière ce qu'il a créé ; de maître tout-puissant ou de dieu fragile, il est passé au statut peu enviable d'esclave anachronique, d'entité démodée dont l'usage tend à être oublié. Son ère n'est plus, la cybernétique vient de lui succéder... Finement suggestive, la mise en scène délivre, dès le générique, sa singularité et l'esquisse de son propos. Les images s'enchaînent au rythme des mélopées de Kenji Kawaï et l'imagerie humaine passe à la chaîne de montage : la technique confectionne l'organique, muscles et tendons s'amarrent à la matière froide, le cerveau est enfermé dans une boîte, la chair est assujettie aux câbles et au métal. Les discours sont inutiles lorsque le sens de l'image acquière une telle éloquence, nous invitant à une prise de conscience pour le moins perturbante.

Dénuée de sens et d'affect, la naissance humaine est assimilée à une vulgaire parodie, à une illusion du vivant, sans beauté ni éclat, futile et dérisoire au sein d'une réalité reconstituée. Subtilement, Oshii approfondit un peu plus la question de l'identité. Le corps ainsi vu, produit en série, n'est que la matérialisation d'un modèle et non d'un humain : les courbes parfaites et la plastique idyllique lui confèrent une allure lisse, sans aspérités, sans vie, surréaliste ! À force de vouloir toujours plus de perfection, l'Homme tend à vider son existence de tout son sens : le conformisme devient la norme, les caractères propres à chaque individu sont appelés à disparaître. L'idée est amenée avec poésie dès la première séquence, avec la belle Motoko Kusanagi qui devient subitement invisible, disparaissant de l'écran pour se fondre dans une réalité uniforme et aseptisée.

Mais, qui est vraiment Kusanagi ? De la machine, elle en possède les principaux composants (corps robotique) et les facultés "extra-ordinaires" (force surhumaine, camouflage thermo-optique, etc.). De l'humain, elle en a conservé l'apparence externe (silhouette féminine) et un organe considéré comme noble, le cerveau. Poser cette question revient alors à se questionner sur l'humain, sur son essence propre ou son âme (ghost), et sur la question de l'intelligence artificielle. Fort habilement, Oshii joue sur l'ambivalence propre à son personnage : corps cybernétique et conscience humaine, froideur mécanique et sensibilité palpable, apparence féminine et stérilité. La crise identitaire gagne rapidement le cœur du récit, reléguant au second plan l'intrigue policière et ses ramifications politiques, esquissant la nature propre de l'être humain (conscience, émotion, sensation, procréation, unicité de l'individu...), étayant un univers singulier au sein duquel résonne la souffrance d'une humanité qui ne veut pas mourir.

Ainsi, doucement, d'une manière presque imperceptible, la mise en scène induit le questionnement philosophique, exalte l'introspection et conduit l'anime vers le sublime. L'imagerie se fait poétique, soulignant délicatement la dimension émouvante de l'être humain. Sur une péniche à la dérive, sous un ciel crépusculaire, c'est le mal-être de Kusanagi qui se fait prégnant à l'écran. Un travelling compensé et la résurgence d'une voix off renforcent la sensation de malaise, la multiplication des doubles (clones, mannequins, reflets des vitres...) vient noyer la notion même d'identité. La souffrance psychologique prend progressivement de l'ampleur, la douleur replongeant Kusanagi dans le monde du vivant. Souffrir, ressentir, avoir conscience de l'inéluctabilité de sa mort, rappelle l'inestimable valeur de la vie. Le Puppet Master, quant à lui, incarne tout le contraire et annonce le triomphe de la technologie : les cerveaux sont trafiqués, les mémoires sont effacées, l'homme n'est rien d'autre qu'un esclave docile...

Magnifique chant mélancolique sur lequel vient se greffer un questionnement philosophique, Ghost in the Shell a tout pour être un sommet du genre. On peut toujours lui reprocher d'être né trop tard et de ne faire que prolonger des thématiques parcourues depuis longtemps par la littérature SF et le cinéma, tout comme on peut regretter son format un peu court qui l'empêche de prendre l'ampleur espérée. Toutefois, sa forme poétique raffinée est de celle qui fait les grandes œuvres, vous submergeant lentement avant de marquer à jamais votre imaginaire. Comme le regard de Motoko Kusanagi lorsqu'elle contemple le vide sous ses pieds, criant la peine muette d'une humanité qui se sait alors perdue...

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