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Le Repentir

Film de Tenguiz Abouladze Comédie dramatique 2 h 33 min 30 juin 1984

Avec Zeinab Botsvadze, Ketevan Abouladze, Edicher Guirgobiani

Le film se déroule dans un petit village géorgien. Après l'enterrement du maire de la ville, Varlam Aravidze, sa tombe est régulièrement profanée et son cadavre déterré. La coupable, traînée devant la justice pour un procès grotesque, se défend en racontant le règne tyrannique de Varlam à travers...

Se lancer dans un film géorgien de 2h30 de 1984 pour entamer la série des films de cette année, n'est pas chose aisée. Forcément quand on est inculte, il y a cette appréhension de s'ennuyer devant un film fauché et effroyablement amateur et chiant.

Et pourtant... Quelle belle découverte ! Quelle pépite d'une richesse et d'une inventivité incomparable ! Traiter le totalitarisme sous la forme d'un conte est une idée retranscrite ici de manière absolument brillante! 1984... Brazil... Big Brother... on y pense tout le temps durant "le Repentir" (titre flippant) qui s'inscrit dans la lignée des grands films sur le totalitarisme.

D'abord quelques informations liminaires :

- Tenguiz Abuladze est un cinéaste totalement culte en Géorgie.

- Son plus grand succès c'est une trilogie, "Le repentir" étant son troisième opus. Je n'ai pas vu les deux autres, mais apparemment les trois films sont de toute manière indépendants. "Le Repentir" a eu un énorme succès en URSS quand il est sorti (il a été banni pendant 3 ans à cause du régime, donc les gens n'ont pu le découvrir qu'en 87)

- Le film a eu un gros impact et beaucoup de ses répliques ou de ses scènes sont restées cultes, et sont régulièrement réutilisées là-bas.

- Le film bien que parfaitement compréhensible, avec une trame simple et claire, est assez complexe à appréhender : il y a beaucoup de symbolisme et d'allusions, dont certaines mêmes sont propres à la culture géorgienne. Donc il y a une large place à l'interculturel, et il faut accepter de ne pas tout saisir.

- Il est inspiré d'une histoire véridique : Beria, le bras droit de Staline, qui était un grand malade/psychopathe a détruit un peintre célèbre (Dimitri Shevardnadze) qui avait le tort de vouloir protéger une Eglise (le Metechi Temple de Tbilisi), alors que Beria souhaitait construire à la place un monument personnel. Tous ceux qui s'opposaient d'une façon ou d'une autre à Beria étaient arrêtés et pour la plupart exécutés. Mais le temple a survécu.

- Le film se déroule sur deux périodes : => Le passé, l'époque de Staline, à savoir un régime totalitaire, où l'on suit le parcours et l'ascension d'un maire tyrannique (Varlam Aravidze) d'une petite bourgade géorgienne. => Le présent : la période du conformisme, sous Brejnev, dans les 70's, à l'ère de la stagnation économique où tout semble être calme et apaisé.

Et dans ce présent, pendant qu'une femme confectionne un gâteau orné d'un temple, un homme pleure à la nouvelle de la mort de Varlam dans les journaux, tout en clamant son admiration pour le régime totalitaire passé.

Ce qu'il ne sait pas, c'est que la femme au gâteau, fille d'un peintre qui s'est opposé à Varlam, a vu sa famille détruite par le régime, la question qui se pose pour elle est donc de savoir comment rappeler aux gens la vérité ?

Et là le film effectue un basculement, comme dans "Alice au pays des merveilles", on entre dans le conte, vraisemblablement l'imaginaire de la femme en question, où elle va tenter de trouver la solution à cette question.

Ca débute presque comme du Romero. Après avoir été enterré, le cadavre de Varlam ne cesse de resurgir d'outre-tombe après chaque nuit. Au réveil sa famille le trouve adossé à un arbre, ou n'importe où ailleurs dans le jardin. Incompréhension totale, on le réenterre, et il réapparaît encore et encore, comme un fantôme immobile. Que faire ? Poser une cage sur la tombe, guetter la nuit, fusil en main... Et finalement trouver la responsable... C'est la femme au gâteau, qui chaque nuit assouvit sa vengeance en venant déterrer le corps pour le mettre à la vue de tous.

Car il ne doit plus reposer en paix, et surtout il doit témoigner de la dépravation de la Russie stalinienne.

Et le procès entre cette femme meurtrie et la famille du défunt démarre (procès d'ailleurs particulièrement hilarant, avec des plaidoiries farfelues qui tournent en boucle), et le récit débouche sur le passé pour réveiller les démons d'antan, et peut-être comprendre.

Le film suit donc d'une part la famille Aravidze (qui signifie en géorgien "le fils de personne") sur trois générations : - Varlam (le passé totalitaire) - Son fils Avel (joué par le même acteur que Varlam, sans qu'on s'en rende compte!), et sa femme (les conformistes du présent) - Et Tornike (ne pas éternuer), le petit-fils, le futur qui devra endosser la responsabilité des crimes du passé, et qui n'arrivera peut-être pas à les assumer

Et d'autre part, la famille du peintre, avec sa femme, et leur fille (celle qui a donc décidé de se venger des méfaits de Varlam).

D'abord, je précise que je ne connais aucun des comédiens, mais il s'agit d'un casting all-star de Géorgie. Et ça se voit, les prestations des acteurs sont énormissimes, en particulier celle de l'acteur principal qui fait une véritable performance puisqu'il tient deux rôles : Varlam et son fils !

Ensuite, ce qui m'a frappé, ce sont les visages des acteurs, il y a une fascination du réalisateur pour ces "gueules", un usage presque magnétique du gros plan, tout passe par le regard et l'intonation, ce qui rend le film particulièrement captivant, même quand on ne pipe pas un mot des dialogues (ce qui arrive de temps en temps mais pas trop souvent heureusement).

En fait, ils ont des visages slaves donnant l'impression de sortir tout droit d'une BD d'Enki Bilal et c'est je trouve assez troublant : - Le tyran d'abord, volontairement grotesque, mais à la fois très inquiétant avec un sourire d'enfant monstrueux enfermé dans un corps aux dimensions d'un lutteur greco-romain : http://image.noelshack.com/fichiers/2014/03/1390057548-001159b7-medium.jpeg - La femme de son fils Avel, aux yeux endormis inquiétants et hypnotiques, qui pourrait directement provenir de la trilogie Nikopol : http://image.noelshack.com/fichiers/2014/03/1390057549-13518.jpg - Le peintre, le martyr, figure christique du film, dont la barbe fournie et le regard globuleux semblent dessinés à la main : http://image.noelshack.com/fichiers/2014/03/1390057591-2076492-cmc2q4b-czaajgpdey-avnmh5ngwtfzp7dce6p3gqf5dmf3pugk7xldxz8tkvldi1h1iafmpu7pckuw-8sncwg.jpg

Mais surtout, ce qui est brillant, c'est que le film malgré son parti-pris grotesque (les soldats de Varlam sont en armure de chevaliers teutoniques), il reste très subtil, très ambigu.

En fait tous les personnages, même les plus haïssables, ne sont jamais détestables ou sympathiques. La représentation du tyran est à ce titre assez fascinante, et extrêmement intéressante. Une des meilleurs figures du genre que j'ai pu voir au cinéma. C'est à dire qu'il opère un jeu du chat et de la souris constant. C'est une sorte de comique/chanteur/bouffon/artiste qui veut impressionner/effrayer/intimider/rassurer tout à la fois. Il donne ses faveurs de façon arbitraire, il s'arrange pour arrêter les gens, les libérer avec "bienveillance" s'ils se plaignent... Pour mieux les dévorer par la suite... (en les envoyant en exil vers les goulags de Sibérie).

Et la mise en scène illustre bien ce climat de tension et d'incertitude permanente, avec des suspensions du temps et du dialogue, où les personnages s'observent et ne savent pas à quoi s'attendre, où le danger finit par guetter à tous les coins de rue sans qu'il soit forcément perceptible. Une paranoïa totale s'installe.

Il y a ensuite quelques dialogues géniaux et très représentatifs du système totalitaire.

- Varlam cite notamment Confucius "Il est difficile d'attraper un chat noir dans une pièce obscure, surtout quand il n'est pas là". "Nous attraperons le chat noir dans la pièce obscure. Même s'il n'est pas là".

- Ou encore les accusations délirantes (et pourtant réalistes!) comme le fait de "creuser un tunnel de Bombay à Londres".

- Des solutions tactiques délirantes pour tenter de faire écrouler le régime : dénonçons tout le monde ! Ils seront débordés au gouvernement, ils se poseront des questions et ils comprendront que tout cela n'a aucun sens !

Enfin, ce qui m'a le plus plu dans le film, c'est le style de la réalisation, très baroque, très Ken Russellien, avec au sein même de ce conte, de cette aventure à la Alice, l'insertion de rêves dans le rêve absolument brillants, de pauses musicales felliniennes, de coupures abstraites ou surréalistes...

Avec notamment un mélange improbable des genres, où la société issue d'une époque ancienne, ses carrioles, et ses costumes, ses traditions millénaires arrivent parfois à côtoyer de la musique DISCO (Sunny de Boney M!!! WTF!).

La B.O. est d'ailleurs absolument géniale, hyper éclectique, des classiques de Beethoven ou de Debussy (merveilleuse composition pour piano "Des pas sur la neige http://www.youtube.com/watch?v=4AhRpG5NPKg ), à des tonalités planantes plus modernes, un peu à la popol vuh qui accompagnent des séquences resplendissantes de beauté, et de force dramatique. La musique est utilisée de manière assez brillante et surtout flamboyante où elle vient donner une vraie puissance au récit en intervenant souvent de manière inattendue. Un énorme travail de son également où le film tend même parfois à devenir quasi-muet.

Pour conclure, deux petits extraits qui illustrent bien cette maîtrise, cette poésie et ce sens de la mise en scène lyrique :

- Le 1er : http://www.youtube.com/watch?v=Ob7HOspJhD0 Qui m'a fait penser à la scène de Piano-rêve de Blade Runner, on entend là la merveilleuse et relaxante composition de Debussy, qui soudain nous projette dans le pur cauchemar Ken Russelien. - Le 2ème : http://www.youtube.com/watch?v=3L0KU0Kb0jc Un extrait à la Brazil, où l'on représente la folie d'une femme totalement inféodée au système , avec là encore un usage dément de la musique (beethoven chanté puis soudainement joué hors diégèse) puis qui nous transporte dans un autre rêve, sur le condamné qui va finalement abandonner et faire ses aveux, avec un symbolisme d'une classe visuelle folle (l'eau qui trouble l'image de la justice).

Bref c'est une totale réussite, un des meilleurs films sur le totalitarisme (sans pour autant imposer un point de vue au spectateur), et un des meilleurs films des 80's. Un Immanquable tombé étrangement aux oubliettes!

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