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L'Ami de mon amie

Film de Eric Rohmer Comédie, drame et romance 1 h 43 min 26 août 1987

6ème et dernier film du cycle "Comédies et proverbes". Blanche vient d'emménager à Cergy-Pontoise elle se lie d'amitié avec Léa qui lui présente son fiancé Fabien. Au jeu de l'amour leurs destins et celui du bel Alexandre vont bientôt se croiser.

Rohmer est un réalisateur formidable en ceci qu'il attrape de grands pans de réel et efface absolument la caméra. Nous sommes là, présent devant la scène et nous y assistons, à l'abord avec parfois une certaine gêne tant est convaincante la situation et étrangère notre personne. Mais les personnalités se dessinent, les caractères se dévoilent lentement et à la fois vivement. Une multitude de situations nous sont exposées, liées les unes aux autres, puis selon les choix à la fois isolés et ancrés dans l'évolution de l'histoire, il se tisse un réseau qui rend humain chaque personnage, vraie chaque humanité.

Rohmer c'est avant tout l'effacement des archétypes et la primauté du vrai. La vérité il la trouve dans les conversations sur les terrasses d'un café, dans une rencontre inattendue, dans les longs monologues visant à expliquer qu'on préfère la salade au pâté parce que "c'est plus aérien". Mais voilà, tout cela, même s'il s'agit de politique, même s'il s'agit de visions criardes de l'amour, tout prend un relief unique, le pli particulier de l'individu, et celui plus unique encore des relations humaines.

J'aime Rohmer, je trouve qu'il demande à la nature de l'aider, de lui amener quelque chose d'incroyable dans la banalité, il cherche à extirper le sublime dans le quotidien. Parfois deux amants assis sur un banc et le soleil qui se couche, la recherche du rayon vert, parfois un genou qu'on caresse lentement, une main pourtant amenée comme une évidence. Ce qui est beau chez Rohmer, c'est l'intimité du spectateur et du personnage, la compréhension absolue du premier pour le second. "Ce que vous voyez tous les jours et que vous ne regardez pas, je vous le montre dans mon cinéma" semble t-il nous dire.

Je pense, je ne sais pas pourquoi précisément, aux vues lumières, une caméra plantée là et saisissant le flux du monde. Nous, nous sommes là qui observons et qui inventons les vies des passants, certains ont le pas hésitant, d'autres l'ont convaincu, certains s'arrêtent, se retournent, et chaque personnalité recèle une grande histoire, des secrets, et toute cette richesse prend sens derrière l'écran et non dans la réalité, c'est ce qu'a compris Rohmer. Lui a pris le parti de prendre l'un de de ces personnages que l'on croise chaque jours dans la rue, qui marchent comme nous et qui ont leurs tristesses et leurs joies, qui même nous sont peut-être liés par le biais d'un réseau étrange. Ils sont seulement des passants, et Rohmer en fait des humains. C'est apprendre à regarder autour de soi que de regarder un film de Rohmer, et il ne manque pas non plus, sur une plage où s'installent les deux personnages desquels nous suivons l'histoire, de montrer d'autres gens, des enfants, des vieux, d'autres semblables à ceux que nous suivont, et l'évidence émerge : eux aussi ont une histoire, tout s'entrecoupe, l'humanité et la multitude des vies est là sous nos yeux, dans des situations affadies par l'habitude et dont le cinéma nous redonnent, nous réapprennent à voir les richesses infinies.

Coup de mou pour L'Ami de mon amie, il me semble. Toujours cette intention d'avoir le réel le plus naturellement du monde. Mais il est apparu quelque chose de rigide dans les relations, de trop cousu, rapiécé. Il n'y a plus ces beaux sourires, ces rencontres fortuites, étonnantes. Plus de la lente découverte d'un amour, plus de désir frustré et assouvi avec lenteur et d'une manière parfaitement nouvelle, charnelle dans la pudeur. Rohmer a perdu cette délicatesse dans l'appréhension du quotidien, à vrai dire les ficelles qui semblent naturelles dans la plupart de ses films sont ici grossies et grossières.

D'abord, sur le vacillant du caractère féminin (cette instabilité est un préjugé, une jolie idée que se fait l'Homme de la femme comme objet incernable), le jeu manque à Emmanuelle Chaulet. Elle ne vaut ni Beatrice Romand dans son insolence de petite fille, ni Arielle Dombasle dans sa grande bourgeoisie, ni Marie Rivière dans sa fragilité et sa voix éthérée. Parce qu'ici le personnage n'est plus aiguillonné par une base stable qui serait un rang social, un trait marqué de caractère ou encore une certaine constitution psychique ; non, ici le personnage ne part de rien, Sophie Renoir est plus légère que la première, alors contraste certes, amitié certes, mais d'humanité véritable... moins évident. D'autres femmes sont aussi là qui expriment tout le mystère en elle par leur indécision. Bien sûr il y a toujours de la transparence, des émotions claires, mais qui, paradoxalement, en gardant une sorte de mystère, ou un détail non exploité, en deviennent archétypales.

De là résultent certaines discussions ou disputes qui tournent en une matière peu dense. Il y a là trop de "voilà comme s'entendent les hommes et les femmes" et plus assez de "voilà comme les choses se déroulent et comme le fortuit peut-être beau". Il y a même dans ce film l'immixion de ce que je n'aurais jamais cru de la part de Rohmer : le symbole, symbole non dans le sens de polysémie de l'image, ou même d'un élément particulier, mais le symbole appuyé, ostensible et tout à fait malvenu lorsque la réalité, et humaine et spatiale, est ce que prétend saisir l'objectif. Je pense évidemment aux couleurs des vêtements des quatre personnages à la fin du film, qui se recoupent avec une évidence criarde. Je suis aussi déçu par ce hasard qui n'en est plus un de l'"allons là où nous sommes sûrs de ne pas la rencontrer", qui doute alors qu'ils la rencontrent en effet... Puis le quiproquo de la fin, où l'on hésite devant les intentions de Rohmer : avait-il dans l'idée de tourner un vaudeville?

Je passe les mille détails regrettables de ce film qui en font une oeuvre assez artificielle, et somme toute assez plate, ne décollant jamais d'un pied, sacrifice fait à de petits tours symboliques et autres pivots narratifs faussement construits (desquels il pensait peut-être tirer quelque suspens, quelque basse excitation du spectateur), et le gros fil qui servit à coudre situations et personnalités, tout cela dont l'intérêt reste à mes yeux inconnu et probablement inexistant, . Les personnages n'en vivent pas moins certes, mais ils demeurent derrière l'écran. Peut-être l'idée mauvaise s'est t-elle un instant mise dans son esprit de mettre de la poudre aux yeux?

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