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La Danseuse

Film de Stéphanie Di Giusto Drame et biopic 1 h 48 min 28 septembre 2016

Avec SoKo, Gaspard Ulliel, Mélanie Thierry

Loïe Fuller est née dans le grand ouest américain. Rien ne destine cette fille de ferme à devenir la gloire des cabarets parisiens de la Belle Epoque et encore moins à danser à l’Opéra de Paris. Cachée sous des mètres de soie, les bras prolongés de longues baguettes en bois, Loïe...

Pour son premier film, Stephanie Di Giusto réalise un biopic de l'initiatrice de la Danse Serpentine, Loïe Fuller née Mary Louise Fuller en 1862 (dans l'Illinois). Femme au destin incroyable, tantôt actrice, éclairagiste, chorégraphe, artiste, danseuse, actrice de théâtre et mannequin; elle vécu avant tout pour son art, quitte à en souffrir.

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Retour sur le personnage de Loïe Fuller

** Cette étrange femme, au départ simple fermière, découvre sa vocation en tant que comédienne, un soir d'Octobre 1891, lors de la création de la pièce "Quack Medical Doctor", dans le Massachusetts. Alors qu'elle est revêtue d’une longue chemise de soie blanche, elle improvise de grands mouvements pour interpréter une femme sous hypnose. Spontanément et de manière inattendue, le public réagit en s’écriant "Un papillon ! Une orchidée !". Elle se lance alors dans la confection d'une robe longue et spéciale pour représenter sa première chorégraphie, la Danse serpentine, créée au Park Theatre de Brooklyn, à New York, en février 1892. Cette dernière connaît un succès tel que de nombreuses imitatrices se l’approprièrent aussitôt. Par la suite, installée à Paris, elle est remarquée et engagée aux Folies Bergère par le directeur artistique Édouard Marchand. C'est ainsi qu'elle devint l’une des artistes les plus importantes et les mieux payées dans le monde du spectacle. Cette femme qui aime les femmes, outre le fait d'exprimer la danse de manière nouvelle et décalée, considérait la lumière comme un élément fondamental de la représentation. L’avènement de l’éclairage électrique et l'imagination créatrice de Fuller suscitent une révolution dans les arts de la scène. Le travail d'orfèvre sur la robe de cette danseuse aussi marginale que troublante laisse sans voix. Parfois, c'étaient des centaines de mètres de tissus qui étaient nécessaires à la confection du vêtement. Tournoyant sur un carré de verre éclairé par dessous, sculptée par les faisceaux de dizaines de projecteurs latéraux, noyée dans des flots de tissu léger, Fuller, métamorphosée par la couleur, emplit l’espace scénique de ses formes lumineuses en mouvement. Dans certaines de ses pièces, des miroirs stratégiquement placés et des jeux d’éclairages savamment étudiés démultiplient son image à l'infini. A l’affut des progrès scientifiques de son époque (elle rencontre notamment Edison, Pierre et Marie Curie), Loïe Fuller décuple la magie de ses spectacles au moyen de savants jeux d’éclairages et d’illusions d’optiques. On la surnomme la Fée Lumière. Une audace qui lui vaut d’être considérée aujourd’hui comme une pionnière en matière d’art technologique et d’effets spéciaux. De crainte qu'on ne lui "vole son art", Fuller déposa un total de dix brevets et copyrights, principalement reliés à ses accessoires (sels phosphorescents qu'elle élabore elle-même et applique sur ses costumes) et dispositifs d’éclairages. Son succès ne fut pas éphémère, néanmoins, elle fut éclipsée en tant que danseuse par Isadora Duncan en 1902, qu’elle contribua à faire connaître en Europe. Malgré une longue et impressionnante carrière, elle fut pratiquement oubliée du grand public après sa mort, mais devint rapidement une référence dans l'histoire de la danse, marquant un point d'articulation entre le music-hall, la performance et la danse moderne.

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Le film, concrètement !

** Stéphanie Di Giusto a eu envie d’en savoir plus sur le destin méconnu et pourtant insensé de cette femme, « Loïe Fuller : l’icône de la Belle Epoque ». Cette simple note apposée au bas d’une photographie en noir et blanc, a suffit à faire naître la volonté dans l'esprit de la réalisatrice. Stéphanie Di Giusto, photographe de métier, a souhaité se réapproprier cette trajectoire lumineuse, exubérante et à contre-courant. Le véritable plus, par conséquent, s'avère être une photographie impeccable dans le film, cela va sans dire. Les images sont réellement à couper le souffle, entre bucolique, netteté, expérimentalisme et mythologie. Pour interpréter Miss Fuller, la réalisatrice a orienté son choix sur une jeune femme qui a, elle aussi, un rapport avec monde de l'Art et qui "vit dans sa bulle" : SoKo, jeune chanteuse, compositrice et interprète. On sent tout de suite la déferlante de sensibilité et d'impulsivité auprès de Soko, qui prend son rôle à bras le corps, avec passion. Elle s'exprime comme lorsqu'elle vit sa vie de tous les jours en tant que musicienne. Cette intensité de jeu et l'accent sur une fragilité débordante, gravitent autour d'une expression corporelle commune à l'énergie dévoilée durant tout le film. Di Giusto ne s'arrête pas là et réunit un casting à la hauteur des espérances : Mélanie Thierry, bienveillante et rassurante, s'illustre en tant que confidente et médiatrice déterminée. Gaspard Ulliel, se meurt à petit feu en interprétant un comte malade, dépossédé et mélancolique, qui ne trouve son salut que dans le divertissement que peut lui accorder Loïe Fuller. Et enfin, il y a la jeune Lily-Rose Depp, interprétant la jeune et talentueuse Isadora Duncan, ou l'enfant prodige de la Danse, qui finit par devenir "l'élève surpassant le maître". Loïe Fuller finit par l'admirer et par en tomber amoureuse, se mettant à la merci de cette jeune fille à la volonté et aux ambitions sans pareilles.

Ce film est avant tout un affrontement entre les corps; tout d'abord un corps que Soko a accepté d’entraîner six heures par jour pendant un mois afin d’encaisser les nombreuses et exigeantes séances de danse. Des séances physiquement traumatisantes et impressionnantes à l’écran, que la cinéaste cadre au plus près, comme autant de combats dont la danseuse ressort à chaque fois un peu plus abîmée. Le spectateur le sent, ça se voit : Loïe Fuller ne s’aime pas et préfère autant que possible se noyer dans ses flots de tissus... cachée dans "une fleur de rêve" . Lily-Rose Depp se fait discrète mais pleine d'assurance, en illuminant l'écran d'une grâce inouïe. Malgré le fait qu'elle n'intervienne qu'à partir de la seconde moitié du film et malgré sa toute jeune expérience; elle se pose en tentatrice fascinante qui hypnotise tous ceux qu'elle croise. Son comportement à la fois innocent et manipulateur ne passe point inaperçu. Des débuts prometteurs pour la fille de deux icônes internationales. Art et sciences, création et révolution, estime de soi, féminité enfin assumée... des notions se mêlent et font de ce film une beauté tout aussi singulière que contemplative. Pourtant, sans être exempt de tout défauts; on pourrait reprocher au film sa construction narrative un peu trop académique, comme souvent dans les biopics, mais aussi et surtout un manque de profondeurs dans les dialogues. Il est certain que la volonté de tout faire passer dans la gestuelle et l'expression visuelle est un parti assumé dans ce film, mais il ne faudrait pas rendre cela systématique. C'est légèrement dommage de ne pas avoir su faire avec les mots, le travail qui fut fait par les gestes et les corps. Le scénario est parfois trop léger et les dialogues de temps en temps candides. Ce sont quasiment les seuls regrets que j'ai pu ressentir par rapport à l'ensemble, fortement satisfaisant.

Jusqu'au bout du film, la contemplation reste constante, notamment par la puissance visuelle de la photographie signée Benoit Debie (Love, Lost River, Innocence de Lucile Hadzihalilovic). Un véritable plaisir pour les yeux, que Loïe Fuller s'est elle-même brulés au cours de ses spectacles, à cause des éclairages intenses et la proximité avec son visage. La Danseuse fait l'effet d'une douce balade romantique, incroyablement picturale. L'ascension d'un art, né autour d'une vie de femme extraordinaire.

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