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Ex Libris

Documentaire de Frederick Wiseman 3 h 17 min 1 novembre 2017

Frederick Wiseman investit une grand institution du savoir et la révèle comme un lieu d'apprentissage, d'accueil et d'échange. La New York Public Library incite à la lecture, à l'approfondissement des connaissances et est fortement impliquée auprès de ses lecteurs. Grâce à ses 92 sites, la 3ème...

Après s’être intéressé à l’université de Berkeley, à la National Gallery, pour ceux que j’ai vu, et plus récemment au quartier de New York Jackson Heights (pas encore vu), Wiseman choisi ici comme sujet d’observation la bibliothèque publique de New York.

Comme d’habitude ( ? ou en tout cas comme c’est le cas de ses derniers travaux) Wiseman, en prenant appui sur un sujet au premier abord purement « culturel », en tire quelque chose de finalement très « social » et « politique ».

Tout d’abord, la première chose qui frappe à la sortie de la séance, c’est la (quasi) non présence finalement du livre en tant que tel, et de cette mission première de la bibliothèque comme lieu du livre, d’emprunt, de lecture etc. Assez surprenant finalement pour un documentaire centré sur une bibliothèque. Je n’ai rien lu sur les motivations du réalisateur sur la question, mais on pourrait penser que son but est peut-être de montrer tout ce qu’est (ou peut être) une bibliothèque aujourd’hui en dehors de ses missions originelles centrées sur « le livre ».

Dans cette œuvre riche (plus de 3h, le bougre …) les séquences de ce qui ressemble à un conseil de direction sont parmi celles qui ont le plus retenu mon attention (un peu finalement comme pour son documentaire sur la National Gallery). On y voit celui qui semble être le directeur, le grand manager de la bibliothèque et ses « collègues » (subordonnés) parler de la gestion de la bibliothèque. Les discussions budgétaires et de recherche de financements sont particulièrement révélatrices du positionnement de la bibliothèque. En gros, chaque année, la direction demande un financement public à la ville, mais celui-ci n’est pas garanti d’une année sur l’autre et dépend de la séduction opérée par la bibliothèque et ses programmes sur les décideurs politiques. A cette fin, on voit la direction réfléchir à de « nouveaux programmes ». Et c’est là qu’on tombe dans les travers d’une application de préceptes plutôt axés traditionnellement sur institutions privées, où il faut sans cesse être force de propositions, « innovants », apporter du neuf etc. En tant que spectateur, on croirait que finalement, la bibliothèque participe à une forme d’appel à projets où elle devient un acteur comme un autre. Les missions publiques et « d’intérêt général » ne suffisent plus, ou pas. Il faut proposer sans cesse de nouvelles activités, de nouveaux programmes, bien entendu, quantifiables et évaluables (facilement et rapidement) pour que les décideurs politique sentent que c’est « utile » et légitimes, et on se doute, afin qu’ils puissent vendre ces « résultats » à leurs (potentiels) électeurs. D’ailleurs, si je me souviens bien, à un moment donné, le « directeur » exprime cette situation en disant qu’ils (dans la direction) doivent exprimer leurs besoins sous une forme qui est en adéquation avec les intérêts et les souhaits des décideurs politiques. Ce qui est d’ailleurs frappant, c’est l’évocation à de nombreuses reprises de ces autorités politiques mais sans jamais les voir comme s’il s’agisse d’entités obscures, inaccessibles, enfermées dans leur tour d’ivoire et complètement détachées du terrain. Dans ce même ordre d’idée, et avec le désengagement des autorités publiques dans le financement des institutions publiques, on perçoit bien la prégnance du mécénat privé dans le fonctionnement et le financement d’une institution culturelle publique comme la bibliothèque, qui s’avère pour la direction particulièrement déterminant. Les « gestionnaires » de la bibliothèque ont même inventé un théorème économique « amusant » en observant (selon eux) que lorsque le mécénat privé augmente, par lien d’enchainement et de causalité, le financement public suit. Ainsi, plus on attire d’investisseurs privés, plus les autorités politiques augmentent le financement de la bibliothèque. Donc, si on extrapole, on se dit que le plus gros de la recherche de la direction sera d’attirer des investisseurs privés, et donc, que les programmes, les actions de la bibliothèque doivent répondre à l’intérêt (ou l’intérêt supposé) des bourgeois pour qu’ils décident de faire des « dons » à la bibliothèque. Arrivé là, on se dit que finalement, la direction est engagée dans un triple mouvement, entre d’une part essayer de « défendre » les missions de la bibliothèque tout en s’adaptant (ou se pliant) aux volontés et attentes des autorités politiques ainsi que des possibles mécènes. En évoquant le mécénat privé, il n’est d’ailleurs pas évoqué dans le documentaire les avantages (fiscaux bien entendu, au-delà de ceux symboliques) que les nantis retirent d’un investissement monétaire dans le fonctionnement de la bibliothèque. Si par exemple, comme en France, les déductions fiscales sont au rendez-vous (pour rappel, la Fondation Vuitton a été, il me semble, financé à largement plus 50% par de l’argent public, donc plusieurs centaines de millions d’euros) ou s’il s’agit de la pure « charité » bourgeoise anglo-saxonne. Evidemment, ces nantis doivent être traités comme leur statut (semble) le demande(r). On perçoit (ou plutôt, je semble percevoir) cela dans une courte séquence d’installation d’une cérémonie et d’une mise de table « luxueuse » et précieuse pour célébrer un quelconque événement propre à la bibliothèque où on se dit que tout le gratin culturel (et bien entendu économique) sera présent (donc, qu’il faut y mettre des sous et des moyens humains). Si les gens de la haute sont considérés comme des gens de la haute, sans doute qu’ils feront plus attention aux besoins de la bibliothèque. Traitez les comme n’importe quel quidam et sans doute qu’ils fuiront les lieux pour une autre institution où leur valeur sera pleinement reconnue et mise en valeur.

Cela tranche d’ailleurs grandement avec les séquences se passant dans les annexes de la bibliothèque au sein des quartiers populaires. Là, évidemment, le luxe, la majesté des lieux disparaît complètement de même que la population diffère (couleur de peau, aspect vestimentaire et équipements technologiques etc.). Un fossé semble être présent entre la bibliothèque centrale et les annexes (et on se doute, au niveau aussi du budget et des investissements possibles). En parlant de mixité, c’est d’ailleurs amusant, car, le documentaire pourrait laisser penser, ou vouloir montrer, que la bibliothèque est un lieu de brassage, d’échanges, de dialogues entre des communautés et individus divers, or, au vu des images on pourrait penser l’inverse, que finalement, la bibliothèque peut être un lieu de brassage, culturel, « ethnique », économique, mais que finalement, même en étant dans un même lieu il n’y aurait pas d’interactions entre eux. Si on veut faire un parallèle osé (?) on peut presque comparer cela aux quartiers « mixtes » (économiquement et culturellement) au sein desquels cohabitent certes des populations catégorielles différentes mais entre lesquels il n’y a pas de véritables échanges (l’exemple des quartiers/villes en voie de gentrification). On pourrait donc parler d’une forme de « mixité froide » qui s’opposerait à une « mixité chaude » où le brassage serait opérationnel. Dans cette optique de mixité, on ne peut aussi que relever le manque (semble-t-il) d’hétérogénéité des individus qui assistent à certaines activités et notamment les conférences ou représentations musicales organisées au sein de la bibliothèque (enfin, c’est une supputation, étant donné que je n’ai pas le profil du public et que je me contente d’un « habit qui fait souvent le moine »). Ce qui m’a frappé, c’est que, mise à part une conférence ayant pour thème l’afro-américanisme, les afro-américains semblent déserter le reste de ce genre d’activités. Enfin, on pourrait plutôt dire, que les pauvres et les faiblement dotés en capitaux culturels (et sans doute économiques) semblent sous représentés dans ce genre d’activités (et bien entendu, pas besoin d’aller aux Etats-Unis pour ça). Ce qui, comme on peut le voir dans la plupart des institutions culturelle, même chez nous, ne surprendra personne.

On le voit bien en tout cas à travers le documentaire, la bibliothèque joue un rôle qui va bien au-delà des missions et activités qu’on serait prosaïquement en droit d’attendre d’une bibliothèque. Elle devient si on peut dire une sorte de hub programmatique multi service avec des actions qui partent dans toutes les directions. On pourrait d’ailleurs, peut-être, avancer que cette diversification n’est pas sans lien avec toute la problématique de recherche de financements tant privés que publics (« mieux se déployer pour mieux gagner ») et même être une des seules possibilités dans cet univers institutionnel pour exister et se développer. Pêle-mêle on pourrait citer comme il l’est susmentionné, l’organisation de conférences, de spectacles musicaux, de cours de danse, de clubs de lecture, mais aussi, plus surprenant de ce qui ressemble à des job dating, des formations au numérique et même de l’aide aux devoirs. On le perçoit bien, outre ses missions de déploiement de la culture et de l’échange autour de l’univers culturel, la bibliothèque devient aussi un lieu politico-social qui s’éloigne de ses prérogatives classiques. On pourrait même dire que le sensible retrait des autorités publiques et politiques s’incarne dans cette diversification des activités de la bibliothèque. D’un côté l’école semble se désengager en partie de son rôle d’accompagnement scolaire (plus ou moins volontairement), ou en tout cas n’a pas les moyens de répondre à une demande forte en ce sens, et de l’autre la bibliothèque semble récupérer une partie de cette mission. De même, comme on le voit, la bibliothèque est aussi engagée dans une forme de lutte contre la « fracture numérique », c’est-à-dire de participer à la « connexion » des gens déconnectés, qui n’ont pas d’accès par exemple à internet chez eux. Cela passe notamment par le prêt de box internet pour une durée limitée. Ainsi, comme pour l’école, ce n’est plus (ou pas) l’Etat directement, ou le micro Etat (la municipalité) qui participe directement et concrètement à la lutte contre la fracture numérique et l’accompagnement des plus démunis-éloignés mais bien, une institution culturelle. Bientôt la bibliothèque va organiser l’accueil des migrants ? Va tenir un stand d’aide alimentaire ? Devenir un point d’accès au droit ?

Concernant la réception du film, j’ai plutôt été surpris, car à l’époque, j’ai lu quelques critiques avant d’aller voir le film, et la plupart mettent en exergue une forme d’utopisme, de positivité, de militantisme positif, de point de lumière dans un monde obscure, dans l’auscultation de cette institution culturelle. Pour ma part, je n’ai pas reçu l’oeuvre comme ça (sans mettre de côté les aspects positifs, de solidarité etc de la bibliohtèque), mais plutôt comme l’image d’un désengagement social et politique des autorités publiques traditionnelles.

Suis-je le seul ?

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