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Seule sur la plage la nuit

Film de Hong Sang-soo Drame 1 h 41 min 10 janvier 2018

Avec Kim Min-hee, Jung Jae-young, Moon Sung-geun

Young-Hee a tout laissé derrière elle : son travail, ses amis et son histoire d'amour avec un homme marié. Seule sur la plage, elle pense à lui, se demande s'il la rejoindra. Elle se demande combien l'amour peut compter dans une vie.

Seule sur la plage la nuit fait écho à bien des égards au cinéma de Jean-Luc Godard, et notamment, dans ses thématiques et le traitement de son personnage, à Vivre sa vie (dont la scène où Young-Hee est seule au cinéma, les yeux rouges d’émotion, semble faire directement hommage). Dans les deux films, le personnage cherche à combler le vide de sa vie en refusant les illusions et les faux-semblants, que tout le monde accepte car « c'est plus facile ainsi » ; une quête froide et désabusée d'une vérité intérieure, profonde, qui le met face à l'abysse dévorante de ses incertitudes. Tout comme Anna Karina, Kim Min-Hee est une jeune femme qui « s'est perdue » à vouloir trop se trouver, et dont les regards traduisent autant la fureur de vivre que le détachement.

Il est difficile de raconter ne serait-ce que le synopsis d’un tel film, où la narration volontairement décousue laisse clairement entendre que l’histoire de fond importe peu. Young-Hee (Kim Min-Hee) est une jeune actrice en séjour aux Pays-Bas, où elle raconte à une amie sa liaison adultère avec un homme marié père de famille, tout en questionnant ses sentiments. Puis, de retour en Corée du sud, elle fait face à de nombreuses désillusions qui la font glisser vers la solitude.

Filmer l'invisible

Déjà lunaire dans Mademoiselle de Park Chan-Wook, Kim Min-Hee ensorcelle littéralement la caméra de Hong Sang-Soo. Sa prestance, sa beauté glaciale, son regard magnétique empêchent le spectateur de détourner les yeux d’un personnage qui se veut pourtant effacé. L’actrice coréenne déploie une palette d’expressions bluffante : destructrice dans sa colère, bouleversante dans ses rêveries mélancoliques, douce dans sa timidité et amère durant ses débats passionnés. On ne sait pas grand-chose du personnage, sinon quelques bribes de son récent passé, mais son jeu est d’une telle richesse qu’elle parvient à en dégager toute la complexité.

Hong Sang-Soo semble obsédé par les moments de repas ou de réunion, qui sont toujours des instants de flottement, de gêne atroce et de silence mêlés aux regards fuyants. Toutes ces scènes participent de l’atmosphère douce-amère, voire pesante du métrage. Un sentiment de malaise constant chez Young-Hee, qui traduit une volonté de s’enfuir loin, très loin. Puisque la jeune femme se sent étrangère, en décalage face à tous ceux qu’elle rencontre, les autres personnages sont souvent filmés de profil, tandis qu’elle leur répond, perpendiculairement, face à la caméra. Leurs regards ne se croisent pas, tout comme leurs philosophies de vie sont incompatibles.

On peut encore penser à À bout de souffle dans l’art de filmer les détails les plus anodins, mais qui magnifient un instantané de vie. Des détails que l'on n'attend pas avant qu’ils aient eu lieu et dont on ne se souvient plus une fois qu’ils sont passés. Des clignements d’yeux, des respirations, des sourires, qui sont autant de poussières de vie en suspension dans cette temporalité fragile. Pour cela, il faut une réalisation épurée, peu mobile, lente, qui permette aux moindres battements de cils de s’exprimer. Le style de Hong Sang-Soo est « réaliste », âpre (l’hiver et son vent glacial, les yeux endormis, les lèvres gercées et le nez rougeâtre), dont l’austérité déroute quelque peu au début. Car bien sûr, un tel parti-pris n’est pas gratuit et sert intelligemment sa réflexion sur « l’instant », le moment présent qui se dérobe éternellement sous le pied du temps. Young-Hee cherche la vérité sur l’amour, sur ses sentiments, mais plus généralement sur la vie même. L’histoire est anecdotique, pleine de pistes qui se referment aussi vite qu’elles se sont ouvertes, car la seule chose qui compte est le présent. On se raconte ses souvenirs, ses journées au travail, ses lectures ; mais ce récit du passé ne vaut qu’en tant que moment présent, présent que l’on cherche à combler, à remplir, à « faire passer » plus vite en meublant.

Conquérir l'absolu

La désillusion de Young-Hee vient de son rejet de la sempiternelle quête de la « normalité » chez son entourage. Faire des dîners de couples, aller au travail, avoir une famille bien rangée, vivre comme tout le monde. Une « normalité » à prendre au sens stricte : être emprisonné dans les « normes », en étouffant au maximum la propension que chacun a « à devenir un monstre » (dixit le réalisateur pour lequel joue Young-Hee), jusqu'à mourir d'asphyxie. La jeune fille veut autre chose, elle recherche une forme d’absolu, d’amour absolu, de vie absolue, de relations sociales absolues. Elle veut « mériter » d’être aimée. Et c’est aussi, malheureusement, pour cela qu’elle se sent seule. Pourtant, seule, Young-Hee ne l’est presque jamais, étant toujours entourée d’amis, d’anciennes connaissances ou de collègues de travail. Seule, elle l’est pourtant, car personne ne la comprend et elle ne comprend plus les autres.

D’abord, sa beauté est un fardeau, tout le monde le lui répète ; le temps passe et les gens vieillissent, changent autour d’elle, mais pas elle. Young-Hee, à l’image de la réalisation de Hong Sang-Soo, semble hors du temps, ou plutôt figée dans ce présent, dans cette spontanéité, dans cette authenticité vaine. Elle répète qu’elle est prête à mourir n’importe quand, à condition que ce soit « avec élégance ». Car en vivant uniquement dans ce présent, elle ne se projette plus : sa carrière d’actrice ne semble même pas l’intéresser, et son séjour récent aux Pays-Bas paraît déjà si loin. Elle est comme prisonnière d’un intermédiaire vaste et éternel, où ses seules envies balancent entre lire quelques pages, se promener dans un parc et allumer une cigarette. Ce n'est pourtant pas grand chose, mais c'est si bien filmé et joué, que c'en est toujours magnifique. Et ce sont finalement ces longues séquences, en plan fixe, où les personnages fument dehors en n’échangeant presque rien, sinon des regards perdus au loin, qui sont les plus envoûtantes.

Comme tout film qui parle aux sentiments, la subjectivité vaincra face à toutes les analyses estampillées d'objectivité. Il faut le voir, et peut-être réussir à saisir les éléments qui résonnent pour soi, parmi la myriade d’émotions que le cinéaste coréen donne à éprouver. On peut y être hermétique tout comme fondre en larmes ; il n’y a pas de bonne réaction. Ce qui est certain, c’est que Seule sur la plage la nuit est une œuvre intime, silencieuse, presque confessionnelle. Une œuvre qui instaure un malaise social, qui questionne notre quotidien routinier, nos relations, nos sentiments, en en dégageant les incohérences ou les absurdités. Et puis au milieu de tout ce silence assourdissant : une plage, du Schubert, une Kim Min-Hee magnifiée et un bâton planté dans le sable, réunis dans ce lieu d’apaisement où les vagues rythment un souffle temporairement retrouvé ; pour une nuit, pour un instant – qui nous suffit.

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